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  • Chemins de Bretagne

    Chemins de Bretagne, ouvrage de Bernard Rio, publié initialement sous le titre "la Bretagne des chemins creux" en 2005, est désormais disponible au format kindle sur amazon.

    Introduction :

    Un jour de juin, au détour d’un chemin pentu à Langolen, dans un rai de lumière abrupte, une vipère péliade attendait un campagnol à déjeuner. Un autre jour printanier, marchant vers le Bois-Jahan, à Barbechat c’est une salamandre qui s’apprêtait à surmonter un talus. Chemin faisant la liste des rencontres impromptues est longue, du capucin fébrile au lucane cerf-volant, il y a foule à fréquenter les anciennes voies. J'y bonjoure toujours à l’improviste car aucun rendez-vous n’a raison de mon allure aléatoire. Je ne présume ni de l’importance ni de la nécessité d’un chemin car je ne sais à l’avance ce qu’il me réserve. D’autre part je n’aime ni la moyenne horaire ni la performance kilométrique et il m’arrive souvent de traîner et de me détourner d’une ligne trop droite. La sinuosité pourrait être ma règle de passant dans les creux du paysage. Une règle coutumière dans les chemins d’aventure et d’exception sur les voies ordinaires.

    Le chemin ordinaire ne voit pas où il va quand bien même il annonce ses destinations sur des panneaux à géométrie invariable. C’est le chemin qui aboutit à sa fin, à un nul part institutionnel où il faudrait débarquer puisqu’enfin arrivé. Son objet est de ramener le vagabond dans le monde auquel il aurait tenté de se soustraire. C’est le chemin qui tire un trait de A à Z, linéaire et normalisé, gravillonné et enrobé, le chemin d’exploitation de ceux qui prétendent savoir où ils vont.

    Le chemin aventureux sait où il mène même quand aucune borne ne balise ses carrefours. C’est le chemin qui vire sans cesse, croise et décroise les filets d’eau, s’ébouriffe de scolopendres, se luxure de digitales. C’est le chemin qui va au-delà des apparences et des stationnements finaux. Son objet est la contrebande des âmes. L’emprunter c’est méconnaître son point d’arrivée car chaque pas dévide la quenouille de la vie et chaque instant s’atourne d’une approximative immortalité.

    Il existe ainsi deux sortes de chemin pour marcher. Le chemin ordinaire pour filer droit par temps d’azur et le chemin d’aventure pour se défiler aux quatre saisons, se tordre l’esprit autant que les chevilles, patauger après le passage d’accortes bouseuses, se priver de soleil et oublier le vent pour enfin bailler son droit de passage en jurant que ce n’est plus possible de se fier à une carte innommable.

    Il y a deux chemins celui qui va et celui qui ne va pas, celui qui s’ennuie et celui qui s’enfuit. Pour se perdre en chemin, il ne faut pas faire semblant de marcher. C’est une question d’habitude. Par habitude, j’entends un hasard mâtiné d’instinct un jour où cela se peut que j’aille là où je ne m’y attendais pas et que je me pose ici bas où le bon dieu a permis que j’arrive. C’est simple comme bonjour et mauvais jour, il y a deux sortes de pays, deux sortes de chemins, deux sortes de marches, deux sortes de saisons, deux sortes de sorties mais mille ou une seule chance de se découvrir un instant à mi-voie.

    Pour suivre un chemin d’aventure, je mets un pied devant l’autre et je me laisse le temps de faire mon chemin. Dans notre civilisation de l’autoroute et de la climatisation, j’ai dû apprendre à marcher pour m’en aller dans le monde grouillant et fourmillant. J’ai dû apprivoiser mon pas de marcheur afin d’entendre le pouls du monde où je cheminais.

    La marche peut-elle s’apparenter à une écriture ? Le chemin suivrait-il, serait-il une ligne ? Tandis que j’écris ces mots, mon esprit vagabonde déjà dehors et lorsque je marche ma pensée trotte à vive allure. Toute chose imprévisible que j’entrevois et que je surprends amène une idée et un plaisir tout aussi fugitifs.

    Après que le soleil ait pulvérisé la rosée du matin, après avoir abandonné l’idée que je me faisais de l’itinéraire, il advient qu’une vipère péliade, qu’une salamandre, qu’un lièvre, qu’un lucane, qu’un geai, qu’un écureuil me tirent leur révérence pas plus étonnés que cela de m’apercevoir l’œil rond et la bouche bée au détour du talus moussu. C’est signe que j’ai trouvé ma voie, que je suis au milieu. D’ordinaire les créatures sauvages fuient l’homme. Ce serait donc que je me serais ensauvagé en si bon chemin !

    Libre de passage et perdu pour l’autoroute ! C’est alors que le chemin devient mon livre pratique, ma bibliothèque, mon université. C’est alors que je fête les anniversaires à répétition : le fusain en janvier, l’hépatique en février, le pissenlit en mars, l’ortie blanche en avril, l’iris jaune en mai, la fléole des prés en juin, l’armoise en juillet, la myrtille en août, la vipérine en septembre, la châtaigne en octobre, l’ellébore en novembre, le houx en décembre…

    Les occasions de faire rouler les cailloux entre deux talus ne manquent jamais et la demoiselle quiètement posée sur la queue d’une fougère aigle ne me démentira pas. Le spectacle est immanent au cheminement. Jamais le même, toujours couru. Hier soir, un pigeon a croisé un renard. Il ne reste que les plumes du ramier pour imaginer le dialogue animal au coin du bois. Une bande d’amanites tue-mouche encercle un bouleau, hommage lige des féodaux écarlates au blanc seigneur…

    Il y a ce que je vois, ce que j’entends… Il y a ces odeurs et ces couleurs… Il y a dans les chemins d’aventure le présent tissant, ruisselant, bondissant, chantant, crissant, exaltant et parfois une page qui se tourne, un temps qui reflue, une image qui remonte à la surface, un réveil mystérieux, un frisson dans le dos, une bouffée de papier chiffon, un éclis de lumière qu’un invisible bûcheron a projeté en abattant l’arbre de votre raison déjà vacillante. Une conjonction hasardeuse d’instants et d’éléments exhume une cohorte des mailles de l’histoire. Le marcheur se trouve là et c’est à cause de ses pensées incontrôlables que le spectacle recommence.

    Quel besoin avons-nous de penser en marchant ? Une idée qui vire dans la tête et clip clap action. Cinquante ans, cinq cents ans plus tard, voilà le temps qui décoiffe les errants. Vous êtes là et vous voyez, vous entendez, vous sentez ce que vous n’imagiez plus. Dans cette saignée de terre engoncée dans les chênes et les houx, à Kermané au-dessus de Loc’h d’Auray, j’ouvre les yeux et les oreilles. Les gars de Joseph Cadoudal, d’Yves Le Thiais, de Jean Rohu montent à Lann-er-Rheu. Nous sommes au matin du 21 juin 1815 et les soldats de Napoléon vont connaître leur Waterloo breton. Dans le chemin d’aventure, je suis les traces des chouans et des faulx-saulniers, des pèlerins montois et des jacquets, des noces et des enterrements, des prêtres et des hérétiques, des écoliers et des renards. Tous sont un jour passés par là ! Honoré de Balzac a mis ses pas dans ceux de François-René de Chateaubriand sur les chemins de Marigny, le savait-il… L’a-t-il croisé en rêve sur le chemin de La Gélinais ?

    Inutile d’aller en si bon chemin et de songer à y revenir en se disant que c’est le jour J. Il n’y a pas plus de J que de K. Ce qui est vu aujourd’hui tient du miracle. Et l’éphémère traverse le sentier comme un pic-vert à tire d’aile. Il n’y a pas de bis repetita. Je passe mon chemin et vous laisse le vôtre. Il est l’outil du rêve, la pensée gyrovague.

    La vérité du chemin s’épanouit dans le souvenir. Elle ne se fait valoir qu’au recommencement d’une marche sur un autre chemin perdu, un autre jour inattendu.

    Il y a deux sortes de chemin, mais si d’aventure je ne suis pas d’humeur, je tourne en rond en me disant que ce n’est peut-être pas le jour de pérégriner. Je crains de revenir à mon point de départ sans exclamation, sans interrogation, les souliers à peine poussiéreux, l’esprit raide comme un i, insensible au chant d’un je ne sais quoi d’emplumé, jusqu’à ce que l’égosillement de l’accenteur mouchet atténue la déception. Ce matin-là, je ne vaux pas la peine du vieux chemin, lequel a plus d’honneur que le marcheur dépassé par l’espoir de ce qui ne pouvait être ni perçu ni entraperçu. Il y a deux sortes de chemin, un ordinaire pour se déplacer, un d’aventure pour je ne sais toujours pas quoi ni où et comment ! Les questions gravitent entre deux talus et il me faut aller pour dénicher l’unique réponse à mon brouhaha.

  • De la source à l'estuaire

    Une nouvelle édition de "Rivières de Bretagne" parue en 2006 est désormais disponible au format kindle sur amazon. 

    Sommaire

    Introduction : Les couleurs de la rivière

    Aller à la source : Bénie soit la pluie – La chance de la Bretagne – Et le druide fit le saumon – Les saints bretons veillent sur les fontaines – Une mémoire très ancienne – Savoir lire une rivière – Le retour du père Castor - Un chien d’eau sur la lande

    Eaux rapide : Éloge du courant – De l’impétuosité de la crue – A chaque espèce sa vitesse – Au pêcheur à la mouche Salut l’Artiste – La pêche comme une parabole - Trio de truites - La chênaie hêtraie – Salicylique : Du saule à l’aspirine  - Les oiseaux des berges – Le saumon royal

    Eaux lentes : L’art du méandre – Les tracés se modifient – Le jaune des eaux calmes – Au domaine de l’anguille -Volatile et volubile, l’hirondelle - Du bras mort à la forêt humide – Les poissons de l’eau lente : Indigènes et immigrés - La végétation du frai - Vol au-dessus d’un nid d’amour : les libellules - Moulins, meuniers et meunières

    Vallées inondables - Hautes eaux dans les basses terres – Le vertige de la crue – Hommage à la clandestine - Petites bêtes du bord de l’eau - Le brochet, un chasseur menacé - Le sursis de l’eau

    Estuaires : À propos d’un mouvement – Le mélange des eaux – Le bar monte avec le flot – Le barrage d’Arzal - Bouchon vaseux - L’anguille aux œufs d’or - Oiseaux d’eau - Du sel et du sédiment

    Bibliographie

    Index des espèces citées

     

    Introduction : Les couleurs de la rivière

    Pêcheurs, mariniers, éclusiers, meuniers… Il y a un certain nombre de personnes qui ne peuvent se passer de la rivière pour vivre et travailler. Il y a aussi des dilettantes qui vont et viennent au bord de l’eau sans aucune raison que le plaisir vagabond.C’est mon cas. La rivière a toujours fait partie de mon paysage où que j’aille et quoi que je fasse de mes journées. Je me promène et je me nourris de réflexions au fil du Blavet, du Scorff, de l’Oust, de la Vilaine, de la Loire… Rivières de mon enfance et de mon environnement immédiat. Ce livre rassemble des observations de passant, des impressions et des épisodes éparpillés dans le temps et la Bretagne. Je me suis souvenu en l’écrivant de personnes qui m’ont appris à lire la rivière.C’est à elles que je dois quelques-uns des moments et des idées qui jalonnent ces digressions de la source à l’estuaire, qui ponctuent chacun des états de la rivière : jaillissante à la source, intrépide à ses débuts, apaisée dans les méandres de la vallée, exploratrice des basses terres à la fin de l’hiver et finalement unie à l’immensité pour une danse maritale et maritime.

    Lorsque Jean-Louis Lemoigne m’a montré les images de ses propres déambulations fluviatiles, j’ai compris que la rivière, à laquelle nous nous référons tous les deux, illustrait un monde sauvage. J’ai alors perçu une distinction non plus entre les hommes qui œuvraient avec la rivière et ceux qui en tiraient une jouissance intellectuelle, mais entre les personnes qui ne pouvaient se soustraire de la nature et celles qui le pouvaient. Ainsi donc j’ai trouvé l’explication à l’inexplicable enfermement de la Loire et comblement de l’Erdre à Nantes ou de la Marle àVannes. Il y a des hommes qui peuvent s’affranchir du cours de l’eau jusqu’à l’effacer de leur paysage.

    J’admets que je me plais à voir l’eau couler sous les ponts, à l’entendre et à la suivre.Je crois davantage à la vertu d’une bergeronnette qu’à un niveau de vie bitumée.Le disant, je justifie mes écarts de pensée et je vais tenter de brosser un tableau de ces rivières sauvages en rappelant des souvenirs personnels, en citant des acteurs et des témoins de ces courants transarmoricains : des hommes bien entendu mais aussi des insectes, des oiseaux, des poissons, des reptiles, des mammifères, des plantes et des arbres dont le parti pris n’est pas moins fiable que mes dissidences.

    La réalité de la rivière n’est pas due à un regard univoque.Elle est composée de multiples facettes perçues en des milliers de lieux par des milliers d’yeux.Rien n’est moins vrai que la vitesse du courant dans le bouillonnement d’une cascade.Rien n’est moins intangible que la limpidité de l’eau car le monde aquatique fluctue en permanence. Pourtant l’eau peut être cristalline un instant pour se teinter de bleu, de jaune, de rouge, de noir l’instant suivant.Les couleurs de la rivière ne sont néanmoins jamais primaires et jamais homogènes. Avant, pendant, après une pluie, l’eau courante se nuance des couleurs du ciel et de la terre.

    La rivière ensemencée de particules ne ressemble plus à l’onde migratrice qui précède l’orage.Elle n’est plus tout à fait la même.Tandis que je m’abrite sous le chêne courtisan, j’assiste à sa métamorphose.Les gouttes de pluie qui explosent à la surface ne produisent pas le même effet que les eaux pluvieuses qui ruissellent et gonflent son cours.Le voile d’un nuage et l’ombre portée des arbres à la réapparition du soleil forment des contrastes saisissants mais éphémères.

    Chaque rivière que je fréquente possède sa gamme de coloris.Et chacune s’apprête dans un ton différent pour surprendre mon regard à chacune de mes approches.Le peintre et le pêcheur cernent le mieux ce jeu subtil puisqu’ils visent, tous deux, à en capter les secrets colorés et empoissonnés en déployant les artifices de leurs propres palettes : pinceaux et lignes, tubes et mouches de couleur.

    Définir la rivière, c’est esquisser une esthétique qui ne saurait être que personnelle.Rien ne saurait être moins juste puisque vu à la façon de chacun, dans l’incertitude d’un instant. L’eau boueuse de la Sèvre nantaise en crue ne ressemble aucunement à une autre eau boueuse.Ce n’est pas le même ocre que le pisé argileux de la Vilaine qui dévale à Folleux. À la fonte des neiges de février dernier, les eaux de Corlay reflétaient un éclat gris opaque tandis que je notais, le jour même et à moins de dix kilomètres de distance, un vert blanchâtre dans le cours du Daoulas.

    L’effet du soleil n’est pas moins troublant qu’une averse de pluie ou de neige. De prime abord, une eau estivale apparaît claire. Le pêcheur et le baigneur en voient si bien le fond que le moindre geste éloigne les truites qui se remisent sous les rochers. Cette eau rafraîchissante étincelle d’or et d’argent et nos yeux pareillement éblouis ne peuvent déceler immédiatement l’enluminure. Pour que la transparence de la rivière devienne évidente, il faut qu’un nuage blanchisse le ciel, alors seulement le cristal de l’eau s’épure de la blondeur solaire.

    Les couleurs d’une rivière dépendent de la lumière du jour : un ciel uniformément gris ou bleu ne rehausse pas les courants et n’éclaire pas les trous d’eau comme un ciel bigarré et traversé de cirrus peut le faire.

    Avant que le soleil se lève, lorsque la brume flotte sur l’eau, la rivière s’écoule sans reflet et sans éclat, paraphée par l’heure encore bleuie de la nuit.Elle n’est pas encore sortie des limbes mais déjà un concert d’invisibles oiseaux annonce l’incandescence du jour. Les ombres lentement s’effacent dans le décor aquarellé des balsamines et des sureaux, la rivière emmitouflée de verdure attend le jour pour s’habiller des couleurs du temps qu’il fait.Son monde s’accorde avec elle : la grenouille dans les herbes, la libellule dans l’air, le martin-pêcheur sur la branche, le saumon dans les rapides, le brochet embusqué dans les roseaux.Et l’homme sur son chemin, pointant le bout de ses souliers ou levant les yeux au ciel, cherchant ce qu’il ne trouve pas en ville, trouvant ce qu’il ne cherchait pas : son ego dans le courant de la vie.

  • La chronique d'Ar Gedour consacrée à "Sur les chemins des pardons et pèlerinages en Bretagne"

    "Sur les chemins des pardons et pèlerinages en Bretagne"- B. Rio

    Bernard Rio - Pardons.jpg

    Le 4 mai prochain sortira en librairie l'ouvrage "Sur les chemins des pardons et pèlerinages en Bretagne", écrit par Bernard Rio (journaliste et écrivain spécialisé dans le patrimoine et l'environnement), et publié aux Editions du Passeur.

    Tant de régions en France et dans le monde nous les envient : les pardons en Bretagne sont une occasion de prédilection pour les Bretons de faire corps avec leur culture, pour s’en imprégner et s’en nourrir. Rappelons que le Pape Jean-Paul II parlait dans "Catechesi Tradendae" de l'importance de la dévotion populaire :

    "Une autre question de méthode concerne la valorisation, par l'enseignement catéchétique, des  éléments valables de la piété populaire. Je pense à ces dévotions qui sont pratiquées en certaines régions par le peuple fidèle avec une ferveur et une pureté d'intention émouvantes, même si la foi qui les sous-tend doit être purifiée, voire rectifiée, sous bien des aspects." (54).

     

    Il faut donc oser rappeler et souligner la perpétuation de cette manifestation souvent séculaire sur ces lieux en insistant sur le patient travail des recteurs, l’implication des gens du quartier et le dynamisme des Comités de chapelle. Rappeler aussi les éléments symboliques liés à ces pardons : le saint que l’on fête, la fontaine, le feu de joie, la procession, le pardon et le partage, la fête et la convivialité, le ou les cantiques locaux. Il est important aussi d'expliquer que la convivialité vécue en ce lieu est aussi annonce de l’Evangile. 

     

    Bernard Rio est parti à la découverte de tous ces pardons célébrant des saints parfois légendaires, encore aujourd'hui. Cet ouvrage permet une vulgarisation des aspects entourant ces pieux événements. Dans un style très personnel, avec une écriture envolée, l'auteur nous mène dans un Tro Breizh des pardons bretons, tour de Bretagne qu'il a entamé en 2006. Très agréables à lire, ces pages évoquent à la fois le christianisme bien ancré dans nos campagnes, les traditions multiséculaires et leurs sources parfois issues des dévotions païennes. Elles dévoilent des rites ancestraux : procession autour du sanctuaire, baiser des reliques, accolement des statues, ablutions aux fontaines, tantadoù, ... Les réjouissances profanes sont aussi mentionnées, ce qui surprendra certainement quelques-uns, mais sans doute pas ceux qui savent que la fête religieuse et la fête profane sont intimement liées. Rappelons que le Pardon de Sainte Anne-La-Palud, s'il attire toujours beaucoup de monde, a perdu depuis que les forains ne sont plus là. 

    Pour illustrer ses propos, Bernard Rio prend donc l'exemple de pardons à travers la Bretagne, de Locronan à Sainte Anne d'Auray, en passant par Sainte-Anne-La-Palud, Tréguier, Hennebont, Ouessant ou Porcaro... Chaque chapitre se termine d'ailleurs par un calendrier des pardons en lien avec le sujet développé, ce qui permettra au lecteur de se rendre aisément sur place. Un regret toutefois : il manque certains pardons d'importance comme celui de Kernascléden (15 août), pour ne citer que celui-ci. Cependant, nous conseillons cet ouvrage à tous les membres de comités de chapelles, services diocésains, prêtres, laïcs, etc... car l'opus de Bernard Rio permet d'une manière agréable de saisir l'importance des pardons. 

    L'avant-propos (dont nous donnons un extrait ci-après) illustre à merveille cette importance qui dépasse le simple événement local : 

    Parce que le monde s'emballe et se parjure par tout ce qui est plat et banal, je cherche encore, dans le pardon, les reliques d'un temps qui soit ni éphémère ni mercantile, la persistance d'une pensée originale, la substance d'une tradition vivante. William-Butler Yeats avait traduit mon état d'esprit en écrivant l'éloge des lieux enchantés de son enfance à Sligo : 

     

    "Les églises du Moyen Age réussirent à s'assurer le service de tous les arts parce que les hommes comprenaient que lorsque l'imagination est appauvrie, une voix essentielle - d'aucun diraient : la seule voix - en faveur de l'éveil du sage espoir, de la foi durable, et de la charité compréhensive, ne peut proférer que des paroles brisées, si elle ne tombe pas dans le silence" (W. B. Yeats "Enfance et Jeunesse resongées")

     

    Ce silence menace-t-il la Bretagne ? Un silence empreint de vulgarité et de mensonge si l'homme nie l'intelligence des choses, s'il s'égare en faussant ses traditions et son imagination. 

    Le jour du grand pardon de Notre-Dame-de-Paradis à Hennebont, mon vagabondage imaginé dans les sanctuaires bretons s'est transformé en un pèlerinage dans le présent et à une immersion dans la mémoire d'un pays. Cette conjonction de l'actualité et de la tradition est une question philosophique récurrente. Dans ce pèlerinage que je fis, errant sans logique apparente d'un pardon à l'autre, je me suis surpris à réévaluer cette notion du temps pour finalement réincorporer le phénomène du pardon à une éternité et à une unité de l'être. Relire, relegere, et relier, religare : la double étymologie du mot "religion" suppose un devenir. Relire et relier le pardon à une dimension mythologique plutôt qu'historique, c'est assurément lui restituer tout son sens, pas seulement une signification sociologique, morale ou allégorique. Hier, aujourd'hui, demain, le sens du pardon profond demeure intérieur.

     

    Nous ne pouvons aussi résister à vous partager un extrait de la page 168. Bernard Rio écorche le bouleversement du calendrier liturgique à la suite du Concile Vatican II en soulignant un point intéressant : 

    " Pour des raisons de facilité qui ne sont nullement religieuses, un grand nombre de pardons ont été déplacés au dimanche qui précède ou suit la fête du saint patron, le dies natalis, la nativité du saint homme. Le concile Vatican II a ajouté au vagabondage en bouleversant le calendrier liturgique. Des saints ont changé de place, permuté ou ont été expulsés, en contradiction avec la tradition. Modifier la date d'un pardon, c'est ne pas tenir compte de la relation spatio-temporelle entre le saint et sa fonction, le sanctuaire et le calendrier. Le philosophe et anthropologue Gilbert Durand a justement dénoncé le sacrifice de "l'immémorial symbolisme naturel des points cardinaux du temps et de l'espace" qui eut lieu dans les églises catholiques et protestantes au nom d'un positivisme réduisant le divin à une superstition. 

    [...]

    Le vagabondage du sanctoral s'apparente à une démythologisation catastrophique, à une perte de sens qui aboutit à l'ignorance. En bousculant le calendrier, le concile Vatican II efface le temps et les voies pérégrines reliant l'être humain à l'essence divine. Il oublie que la célébration d'une fête et la construction d'un sanctuaire répondent à une logique symbolique et activent une liturgie magique..."

     

    La symbolique, la liturgie... on retrouve chez Bernard Rio comme chez d'autres auteurs l'évocation de dimensions essentielles parfois bafouées dans nos paroisses, mises de côté par une "intellectualisation" déconnectée du divin. Quelque chose qui évoque non pas une nostalgie, mais le désir d'une transcendance qu'on ne retrouve plus, Graal improbable qui porterait à Dieu. Le pardon breton semble être ce lien enraciné entre Dieu et l'Homme.

    On peut être d'accord ou non avec les analyses personnelles de l'auteur, mais les éléments évoqués interpellent. L'ensemble du livre interpelle. Le renouveau de nos paroisses bretonnes peuvent partir de nos pardons, et c'est ce que l'on peut percevoir en filigrane. 

    Nous ne pouvons donc que conseiller à nos lecteurs de se procurer l'ouvrage. Nous proposons aussi que vous laissiez vos impressions concernant ce livre en commentaires, et éventuellement d'en débattre ici. 

    EC

     

    Sur le chemin des pardons et pélerinages en Bretagne – Bernard Rio – Le Passeur – 21,5€