Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Passe Muraille

La revue Le Passe-Muraille publie dans son numéro 2  un article de Bernard Rio intitulé "Les chemins creux d'un baladin amoureux"... A lire et à se procurer pour les marcheurs et les amoureux des chemins creux. www.facebook.com/revuepassemurailles
blog.lamaisondelamontagne.org

 

Les chemins creux d’un baladin amoureux

Partir, s’enfuir, prendre la route ! L’injonction vient rarement d’autrui. L’appel du chemin retentit, ainsi que la voix divine, soudain, impérieux et inattendu. L’homme sédentaire chausse les godillots, endosse le sac, empoigne le bourdon et salue la compagnie, fier comme Artaban. Quelques dizaines ou centaines de mètres, voire quelques kilomètres ont raison de son ardeur juvénile. Patatras. Les verbes mutent. Partir peut se transformer en aller simple. Il peut être question de s’élever plutôt que de s’enfuir. La route happerait le présomptueux davantage qu’elle ne serait prise par le fantassin qui sait d’autant moins où il va que le chemin s’énonce sans fin.

Il est de bon ton aujourd’hui de partir et d’écrire son carnet de route au retour de Saint-Jacques de Compostelle, du Mont Saint-Michel, d’Alès où abandonna Stevenson, de Rome ou de Jérusalem où échouèrent les croisés. Les chemins au long cours font recette parmi les urbains désabusés. En tête du hit-parade occidental, le Cap Finistère, en Galice, assure au marcheur une place d’honneur à la table de ceux qui craignent les ampoules et la tendinite.

Cette dissidence linéaire, balisée et organisée, n’en demeure pas moins une épreuve pour qui s’est conformé toute sa vie durant aux normes pasteurisées et aux ordres du paraître. Cette échappée vers l’horizon traverse des plaines, longe des rivières dans les vallées et surmonte des reliefs plus ou moins abrupts. Elle file à la surface de la terre qui fut ronde avant d’être plate, puis de nouveau ronde lorsque les sages eurent raison des obscurantistes.

Les pèlerins d’aujourd’hui suivent et empruntent les mêmes chemins que d’autres piétons avant eux, rivés à la terre, sous le regard de Dieu et désormais des faisceaux des satellites. Ils marchent guidés par la foi ou ballotés par le doute. Le chemin s’avère une question intérieure. Il s’insinue dans les profondeurs de l’homme cherchant un accomplissement. Il symbolise l’existence, la vie, sa véracité et sa vérité. Il n’y a pas de droit chemin qui n’aboutit, tôt ou tard, dans une impasse, à un angle de rue, sur un front de mer, face à une muraille ou devant une crevasse !

La « question » de l’être se pose toujours à un moment ou à un autre dans la société de l’avoir. Alors ne vaut-il pas mieux virer, se perdre, le plus vite possible, abandonner la grand-route et préférer la voie traversière, le hors-piste ni vu ni connu ? Devenir vagabond davantage que pèlerin prisonnier du balisage, s’enfouir dans le monde hors du regard d’autrui afin de retrouver ses origines, de découvrir son essence ?

Primera Mater : tel pourrait-il être le sens du chemin qui s’enfonce dans la terre ?

Etrange paradoxe que cette immersion alors que le voyageur aspire à une libération apparentée à une élévation ! Celui qui a longtemps marché dans les plaines remembrées, démenbrées, décharnées, terres plates et vides de toutes lignes verticales et diagonales, connaît la solitude et le silence assourdissant dont la seule ponctuation est le bruit de ses pas tandis que le feulement du vent et le clapotis de la pluie s’engouffrent dans les parenthèses.

Cette marche vers l’horizon à perte de vue souligne et accentue toutes les difficultés de l’homme qui piétine sans points de repères. Marche monotone et prévisible, implacable avancée devant soi où il n’y a rien d’autre à penser que de mettre un pas devant l’autre, en tentant d’apaiser la sempiternelle interrogation : qu’est-ce que je fais là, dans ce désert de solitude ?

Le passant pourrait se croire livré à lui-même, abandonné, seul et solitaire. Le regard de Dieu, qui voit tout, demeure pour qui ne pose pas la question de son existence et d’omniscience. Le passant au statut de passager du paysage est aussi, dans la réalité, vu de loin. Depuis son arrivée sur le champ, il est observé par un guetteur du cru, un de ceux qui ne bougent pas et qui scrutent l’horizon, pointant l’intrus du doigt, devinant et congédiant l’indésirable.

Le droit chemin n’est pas moins facile que la sente qui serpente et s’enveloppe de végétation. Il est cependant moins effrayant que le chemin noir, propice aux embuscades, dans les forêts et dans les ravines.

Un chemin sans arbre déprime le marcheur tandis qu’une immersion sous les halliers ressuscite les peurs enfantines du loup-garou. Il subsiste à chaque détour une histoire tragique de vol, de viol ou de meurtre qui justifie la peur de quitter sa maison.

L’insécurité dans les campagnes reculées avait quasiment disparu sous la pression des plans départementaux de petite randonnée qui quadrillent l’espace rural comme les araignées tissent leurs toiles, sauf que… la joggeuse a remplacé la bergère d’antan et qu’elle tente le prédateur à l’affût.

Arpenter la plaine et suivre les GR à pélerins s’avèrent finalement moins dangereux que s’immiscer dans les ténèbres forestières ou les sinuosités bocagères. Le marcheur qui vient d’ailleurs demeure suspect au veilleur, dont l’observation pèse malveillante. L’inconnu dévore celui qui passe là-bas et hante le gardien d’ici. L’inconnu mène l’homme et l’inquiète à la fois.

Le chemin visible de loin est privilégié par le marcheur au long cours qui ne craint alors pas l’agression et avale les kilomètres. Faut-il en conclure que le chemin creux découragerait le marcheur soucieux d’arriver à bon port et de ne pas se perdre en cours de route ?

L’interrogation est reléguée dans le chemin qui se creuse. Le coeur aventureux redoute moins ses ombres et sa fraîcheur que l’inquiétante absence et le soleil de plomb sur le plateau. La compagnie des arbres et des oiseaux, qui y chantent et parlementent du matin au soir, valent quitus de péage pour le marcheur impénitent.

Les détours à l’intérieur du paysage entretiennent la rêverie, allègent le corps et décontractent le temps. Qui dit chemin creux annonce un commerce avec la nature, une circumambulation, un mouvement qui renoue avec le monde d’avant la raison cartésienne, un monde invisible qui n’est pas inerte et que ne surplombe pas l’humanité. Le marcheur se sépare de son quant à soi. Il n’a pas à se montrer. Il n’a rien à démontrer. Il est gyrovague dans une mémoire humide ; humilité de l’homme qui ne domine plus rien, humus de la terre où le passant descend, jurant de virage en dégringolade qu’il a beaucoup à perdre dans ce bas monde avant de remonter à la surface. Il existe dans ce chemin, qui le ramène à sa matière première, faillible, fermentée, sans autre horizon qu’une voûte verte au-dessus de sa tête, qu’une fente ouverte dans le schiste bleu ou le granit gris lessivés par les eaux d’un dernier orage, une draille encombrée de feuilles qu’un prochain déluge emportera. Ce chemin sans goudron et sans prétention a été piétiné par des milliers de voyageurs, dont les conversations imprègnent ses flancs moussus. Ce chemin rumine les rumeurs et les odeurs de la gent animale dont le parcours immuable ignore le GPS. Le marcheur a quitté la terre des hommes, hors de portée de Dieu, loin de la toile d’araignée tendue par les robots des autoroutes de l’information. Il n’est pas encore libre. Il avance ailleurs, à l’intérieur, dans le chemin, du latin camminus au septième siècle, italien cammino, espagnol camino… Il remonte à ses racines gauloises, cammano, du verbe cing « marcher, aller » avec le suffixe latin « ino », dont le breton conserve la trace, « kamm », « marcher ».

Le chemin et le sentier partagent les mêmes origines celtiques. Sentier déduit du gaulois « sentu », « chemin, voie » conservé dans le breton « hent » et le gallois « hint ». Il me plaît de retrouver les vieux noms et il me désole de ne plus élire le roi à Sainteny (Manche) littéralement Sinto Rix, le « chemin du roi ». Que dire aujourd’hui des braves de Satolas (Isère) Sinto latis, le « chemin des héros » !

Dans un chemin creux, l’homme ne peut que se diriger intuitivement, aller vers l’intérieur, à l’intérieur. Dans ce clair-obscur, il chemine dans un brouhaha d’images et de perceptions sensorielles qui se télescopent avec sa pensée raisonnante. Le monde ne lui appartient plus. L’homme se meut, mue et meurt en chemin.

Le chemin, l’homme et la mort !

Le cheminot et l‘ouvrier de la Mort sont liés depuis la nuit des temps. La figure de l’Ankou en Bretagne, vieillard décharné porteur d’une faux, et ses équivalents Anghau au Pays de Galles et Ancow en Cornouailles insulaire pourraient n’être qu’un personnage de légende dont la fonction serait d’apeurer les simples d’esprit et de les dissuader de sortir à la nuit tombée. Son nom est à rapprocher de deux mots bretons, anken « angoisse » et ankoun « oubli », dont l’étymologie remonte aux origines des langues indo-européennes, à nek qui a le sens de « tuer » et qui a donné le grec « necro ». L’Ankou serait à la fois celui qui donne la mort et celui qui conduit le mort. Or, il existe dans le panthéon celtique une divinité dont la fonction est de lier et de conduire ses victimes : Ogmios, inventeur de l’écriture, sorte d’hybride d’Hercule et de Charon ! Les linguistes ont disséqué son nom en le faisant dériver du substantif grec ogmos, « sillon, orbite, chemin ». Voici donc l’équation du chemin et de la mort, formule symbolique et poétique qui associe le dieu conducteur des morts et le le dieu orateur à l’origine des danses macabres du moyen âge ! Lucien de Samosate, au deuxième siècle après Jésus-Christ, le décrit ainsi : « C’est un vieillard très avancé, dont le devant de la tête est chauve ; les cheveux qui lui restent sont tout à fait blancs ; la peau est rugueuse, brûlée jusqu’à être tannée comme celle des vieux marins, on pourrait le prendre pour un Charon ou Japhet des demeures souterraines du tartare, pour tout enfin plutôt qu’Hercule. Mais tel qu’il est, il a l’aspect d’Hercule : il porte suspendue la peau de lion et il tient dans sa main droite la massue ; le carquois est fixé à ses épaules, la main gauche présente un arc tendu […] Cet Hercule vieillard attire un grand nombre d’hommes attachés par les oreilles et ayant pour liens des chaînettes d’or et d’ambre qui ressemblent à de très beaux colliers ».

L’Ankou, avatar du gaulois Ogmios, du latin Hercule, du grec Héraklès, mais aussi d’Hermès, comme conducteur des morts et messager de l’au-delà, gardien des routes et protecteur des voyageurs, accompagne l’homme dans le chemin jusqu’à son terme. Il possède le pouvoir de forcer tout un chacun à le suivre. Vieillard d’apparence, il impose en réalité sa volonté aux hommes qu’il lie, et relie les mondes des vivants et des morts. Ce chef de file creuse son sillon dans la terre. Il montre le chemin que tout homme est condamné à emprunter, pour disparaître ! La peur ancestrale des chemins sombres s’explique ! La mort est en chemin et nul marcheur attardé ne peut lui échapper. Mieux vaudrait rester chez soi et attendre que le cauchemar frappe à la porte ! Bêtise humaine que cela. La vie est un chemin et le marcheur son adorateur. N’est-ce pas de la terre qu’il vient et c’est à la terre qu’il retourne. Le chemin creux est tel un sillon où le passant sème ses espoirs et ses illusions. Il va, il vient, il tourne, il vire comme le laboureur dans son champ et le poète polissant ses vers, du latin « versus » trace « le sillon » sur la page !

La terre, qui se fend sous le soc qu’elle aiguise,

En tronçons palpitants s’amoncelle et se brise,

Et, tout en s’entr’ouvrant, fume comme une chair

Qui se fend et palpite et fume sous le fer.

En deux monceaux poudreux les ailes la renversent ;

Ses racines à nu, ses herbes se dispersent ;

Ses reptiles, ses vers, par le soc déterrés,

Se tordent sur son sein en tronçons torturés.

L’homme les foule aux pieds, et, secouant le manche,

Enfonce plus avant le glaive qui les tranche ;

Le timon plonge et tremble, et déchire ses doigts ;

La femme parle, aux boeufs du geste et de la voix ;

Les animaux, courbés sur leur jarret qui plie,

Pèsent de tout leur front sur le joug qui les lie ;

Comme un coeur généreux leurs flancs battent d’ardeur ;

Ils font bondir le sol jusqu’en sa profondeur.

L’homme presse ses pas, la femme suit à peine ;

Tous au bout du sillon arrivent hors d’haleine ;

Ils s’arrêtent : le boeuf rumine, et les enfants

Chassent avec la main les mouches de leurs flancs.

Un moment suspendu, les voilà qui reprennent

Un sillon parallèle, et sans fin vont et viennent

D’un bout du champ à l’autre, ainsi qu’un tisserand

Dont la main, tout le jour sur son métier courant,

Jette et retire à soi le lin qui se dévide,

Et joint le fil au fil sur sa trame rapide,

La sonore vallée est pleine de leurs voix ;

Le merle bleu s’enfuit en sifflant dans les bois,

Et du chêne à ce bruit les feuilles ébranlées

Laissent tomber sur eux les gouttes distillées. » 

La terre qui se fend ! L’image d’Alphonse de Lamartine n’est pas un retour à la ligne, mais induit un détour en chemin, une invitation à s’enfoncer dans la terre, dans la chair de la Primera Mater. La danse macabre cède le pas aux joueurs à cache-cache. L’arpenteur des chemins creux est un laboureur qui creuse son sillon, un poète de la saillie, un amoureux de la terre. Il marche. Il chante le mouvement. Il retrouve l’élan vital. Il est l’inspiration et l’impulsion. Au début était verbe.

« Je te salue, ô merveillette fente,

Qui vivement entre ses flancs reluis ;

Je te salue, ô bienheureux pertuis,

Qui rend ma vie heureusement contente ! »

Est-ce par hasard si le chemin creux, sombre et périlleux se transforme, en un clin d’oeil, en une onde frémissante, où s’engouffrer n’est pas un mal et sans danger ? Cette voie emprunte son mystère à la terre-mère, lequel tranforme le marcheur cérébral en un penseur aventureux, un amoureux gyrovague, un adepte de la marche, jour et nuit, sous le soleil qui dardent ses rayons entre les frondaisons, et par pleine lune, jusqu’au bout de la vie.

Bernard Rio

 

Notes bibliographiques

Alphonse de Lamartine, poème « Les laboureurs » extrait de « Jocelyn », 1883

Pierre de Ronsard, poème « ô merveillette fente » extrait du « Petit livre des Folastries », 1553.

 

Les commentaires sont fermés.