Mais qui est donc Bernard Rio ?
Depuis trente ans, cet écrivain publie des ouvrages atypiques dont le succès pourtant réel ne défraie pas la chronique.
Qui lit encore les écrivains discrets ? Ceux qui travaillent loin des cercles médiatiques, publient régulièrement depuis des décennies, bâtissent une œuvre livre après livre, sans tapage ni posture ? Bernard Rio appartient à cette famille rare d’auteurs dont la fidélité des lecteurs compte davantage que le bruit littéraire.
Avec plusieurs centaines de milliers d’exemplaires vendus, l’auteur a fidélisé un lectorat autour d’une œuvre singulière. Des romans, des essais, des guides, des beaux livres... Sa bibliographie foisonnante est difficile à classer tant elle refuse les frontières habituelles entre érudition et fiction, histoire et légende, ethnologie et mythologie. On y trouve ainsi une dissertation vagabonde « La Bretagne des chemins creux », une étude encyclopédique sur « La forêt sacrée des Celtes », une approche savante des lieux saints « Les portes du sacré », une truculente et iconoclaste description des sculptures religieuses « Le cul bénit, amour sacré et passions profanes » ....
Que sait-on de Bernard Rio ? Il est né en 1957 à Hennebont, dans le Morbihan. On le retrouve ensuite à Nantes où il effectue sa scolarité. Il devient journaliste dans la presse régionale, puis dans la presse spécialisée, à la fois naturaliste et patrimoniale. C’est alors qu’il publie ses premiers ouvrages déjà atypiques, par exemple « Vagabond de la belle étoile », un roman initiatique autour du chemin de Compostelle, et ce bien avant la médiatisation du pèlerinage ! Suivront trois autres romans, « Le voyage de Mortimer », « Les masques irlandais », « Un dieu sauvage ». Bernard Rio explore depuis longtemps les marges du récit officiel. Ses livres parlent autant des paysages que des croyances, des traditions oubliées que des fractures contemporaines. Chez lui, les paysages deviennent des portes d’entrée vers un monde plus ancien, plus symbolique. Son tableau du monde est une fresque hantée par le surnaturel et enchantée par la providence.
Cette année encore, l’auteur publie deux ouvrages très différents, qui montrent l’ampleur de son domaine littéraire.
Avec La Révolution des ombres, Bernard Rio livre un vaste roman historique traversant les années qui vont du règne de Louis XVI jusqu’à la chute de Napoléon. Le livre suit une multitude de personnages pris dans les bouleversements de la Révolution et de l’Empire. Nobles, prêtres, bourgeois, ambitieux, opportunistes ou idéalistes se croisent dans une fresque dense où l’Histoire n’apparaît jamais figée mais profondément humaine. Le roman impressionne moins par l’effet spectaculaire que par son travail d’atmosphère. Bernard Rio restitue avec précision les tensions d’une époque où un monde disparaît tandis qu’un autre se construit dans la violence et les contradictions. On sent surtout chez lui une méfiance profonde envers les récits simplificateurs. L’auteur préfère les zones troubles de l’Histoire, les fidélités mouvantes, les consciences hésitantes. Derrière les grands événements apparaissent des trajectoires individuelles, parfois dérisoires, parfois tragiques, toujours fragiles. Rien n’échappe à l’attention de l’écrivain : la restitution des contextes, des atmosphères, comme des enjeux politiques et sociaux, est parfaite. Une documentation solide, une écriture classique mais sans ostentation ni affectation, un propos avisé, tout cela sonne juste. À travers plusieurs figures réelles et fictives, ce récit explore ces années où s’affrontent convictions, fidélités et visions opposées de la France. Derrière l’histoire officielle se révèlent des trajectoires humaines souvent oubliées. En entrant dans les coulisses de l’Histoire, l’écrivain décrit le processus qui a ébranlé l’autel et le trône. L’esprit français du début du XIXe siècle n’est plus celui de Beaumarchais ou de Rivarol à la fin du XVIIIe siècle. La légèreté a disparu avec la Révolution. L’auteur use avec bonheur de la fiction pour redonner une leçon d’irrespect dans une période lourde et grave. Il y a dans ce roman, un mélange de désinvolture et de vérité qui autorise de rentrer dans l’Histoire en racontant des histoires. Voilà donc un roman irrespectueux, comme il en fut jadis.
À l’opposé apparent de cette fiction historique, Les Dames enchanteresses revient vers les territoires du mythe et du féminin sacré. Mélusine, Morgane, Viviane, Guenièvre ou Iseult traversent cet essai nourri de mythologie celtique, de littérature médiévale et de traditions populaires. Ces allégories d’un féminin merveilleux relève de deux mondes, visible et invisible, chrétien et païen. Pour Bernard Rio, Dame blanche ou Vierge noire, Porteuse du Graal ou Reine pédauque, ces reines d’ici et de l’au-delà, ne sont pas uniquement des motifs légendaires. En retournant par exemple le miroir de la sirène, l’écrivain propose une réflexion sur ces archétypes féminins qui ont traversé les siècles et continuent d’habiter l’imaginaire occidental. Sans chercher l’effet universitaire ni la simplification contemporaine, l’auteur propose une lecture personnelle et souvent inspirée de ces figures féminines ambiguës, à la fois séduisantes, initiatrices et mystérieuses.
Ce qui relie finalement ces deux ouvrages, pourtant très différents, c’est sans doute cette volonté constante de regarder derrière les apparences du monde moderne. Chez Bernard Rio, l’Histoire continue de parler au présent. À une époque où la littérature cède souvent à l’immédiateté ou au commentaire social, son travail suit un autre rythme. Celui d’un écrivain qui construit patiemment une œuvre enracinée dans la mémoire, les symboles et les paysages intérieurs.
G.A. Le salon des lettres

La Révolution des ombres, éditions Ar Gedour, 688 pages, 33 €
Les Dames enchanteresses, éditions Véga, 300 pages, 19,90 €