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Bernard Rio - Page 19

  • Rivères de Bretagne

     

    Signe de l’importance très ancienne des cours d’eau dans la vie quotidienne : le vocabulaire qui leur est attaché emprunte tout ou presque aux comportements humains : on dit d’une rivière qu’elle chante, qu’elle gronde, qu’elle sort de son lit… Eaux rapides des ruisseaux, eaux lentes des étangs, eaux stagnantes des marais : comment lit-on une rivière ? A travers sa faune et sa flore, assurément, mais aussi à travers les multiples usages que nous en avons fait au cours de l’histoire : moulins, pêcheries, prairies inondables, extraction de tourbe, vannerie… A l’heure où il est dit que l’eau est l’enjeu du troisième millénaire, voici un ouvrage plein d’enseignements

     

    Editions Palantines 2005    ISBN : 2-911434-48-X


    Les couleurs de la rivière

     

     

    Pêcheurs, mariniers, éclusiers, meuniers… Il y a un certain nombre de personnes qui ne peuvent se passer de la rivière pour vivre et travailler. Il y a aussi des dilettantes qui vont et viennent au bord de l’eau sans aucune raison que le plaisir vagabond. C’est mon cas. La rivière a toujours fait partie de mon paysage où que j’aille et quoi que je fasse de mes journées. Je me promène et je me nourris de réflexions au fil du Blavet, du Scorff, de l’Oust, de la Vilaine, de la Loire… Rivières de mon enfance et de mon environnement immédiat. Ce livre rassemble des observations de passant, des impressions et des épisodes éparpillés dans le temps et la Bretagne. Je me suis souvenu en l’écrivant de personnes qui m’ont appris à lire la rivière. C’est à elles que je dois quelques-uns des moments et des idées qui jalonnent ces digressions de la source à l’estuaire, qui ponctuent chacun des états de la rivière : jaillissante à la source, intrépide à ses débuts, apaisée dans les méandres de la vallée, exploratrice des basses terres à la fin de l’hiver et finalement unie à l’immensité pour une danse maritale et maritime.

    Lorsque Jean-Louis Lemoigne m’a montré les images de ses propres déambulations fluviatiles, j’ai compris que la rivière, à laquelle nous nous référons tous les deux, illustrait un monde sauvage. J’ai alors perçu une distinction non plus entre les hommes qui œuvraient avec la rivière et ceux qui en tiraient une jouissance intellectuelle, mais entre les personnes qui ne pouvaient se soustraire de la nature et celles qui le pouvaient. Ainsi donc j’ai trouvé l’explication à l’inexplicable enfermement de la Loire et comblement de l’Erdre à Nantes ou de la Marle à Vannes. Il y a des hommes qui peuvent s’affranchir du cours de l’eau jusqu’à l’effacer de leur paysage.

    J’admets que je me plais à voir l’eau couler sous les ponts, à l’entendre et à la suivre. Je crois davantage à la vertu d’une bergeronnette qu’à un niveau de vie bitumée. Le disant, je justifie mes écarts de pensée et je vais tenter de brosser un tableau de ces rivières sauvages en rappelant des souvenirs personnels, en citant des acteurs et des témoins de ces courants transarmoricains : des hommes bien entendu mais aussi des insectes, des oiseaux, des poissons, des reptiles, des mammifères, des plantes et des arbres dont le parti pris n’est pas moins fiable que mes dissidences.

    La réalité de la rivière n’est pas due à un regard univoque. Elle est composée de multiples facettes perçues en des milliers de lieux par des milliers d’yeux. Rien n’est moins vrai que la vitesse du courant dans le bouillonnement d’une cascade. Rien n’est moins intangible que la limpidité de l’eau car le monde aquatique fluctue en permanence. Pourtant l’eau peut être cristalline un instant pour se teinter de bleu, de jaune, de rouge, de noir l’instant suivant. Les couleurs de la rivière ne sont néanmoins jamais primaires et jamais homogènes. Avant, pendant, après une pluie, l’eau courante se nuance des couleurs du ciel et de la terre.

    La rivière ensemencée de particules ne ressemble plus à l’onde migratrice qui précède l’orage. Elle n’est plus tout à fait la même. Tandis que je m’abrite sous le chêne courtisan, j’assiste à sa métamorphose. Les gouttes de pluie qui explosent à la surface ne produisent pas le même effet que les eaux pluvieuses qui ruissellent et gonflent son cours. Le voile d’un nuage et l’ombre portée des arbres à la réapparition du soleil forment des contrastes saisissants mais éphémères. 

    Chaque rivière que je fréquente possède sa gamme de coloris. Et chacune s’apprête dans un ton différent pour surprendre mon regard à chacune de mes approches. Le peintre et le pêcheur cernent le mieux ce jeu subtil puisqu’ils visent, tous deux, à en capter les secrets colorés et empoissonnés en déployant les artifices de leurs propres palettes : pinceaux et lignes, tubes et mouches de couleur.

    Définir la rivière, c’est esquisser une esthétique qui ne saurait être que personnelle. Rien ne saurait être moins juste puisque vu à la façon de chacun, dans l’incertitude d’un instant. L’eau boueuse de la Sèvre nantaise en crue ne ressemble aucunement à une autre eau boueuse. Ce n’est pas le même ocre que le pisé argileux de la Vilaine qui dévale à Folleux. À la fonte des neiges de février dernier, les eaux de Corlay reflétaient un éclat gris opaque tandis que je notais, le jour même et à moins de dix kilomètres de distance, un vert blanchâtre dans le cours du Daoulas. 

    L’effet du soleil n’est pas moins troublant qu’une averse de pluie ou de neige. De prime abord, une eau estivale apparaît claire. Le pêcheur et le baigneur en voient si bien le fond que le moindre geste éloigne les truites qui se remisent sous les rochers. Cette eau rafraîchissante étincelle d’or et d’argent et nos yeux pareillement éblouis ne peuvent déceler immédiatement l’enluminure. Pour que la transparence de la rivière devienne évidente, il faut qu’un nuage blanchisse le ciel, alors seulement le cristal de l’eau s’épure de la blondeur solaire.

    Les couleurs d’une rivière dépendent de la lumière du jour : un ciel uniformément gris ou bleu ne rehausse pas les courants et n’éclaire pas les trous d’eau comme un ciel bigarré et traversé de cirrus peut le faire. 

    Avant que le soleil se lève, lorsque la brume flotte sur l’eau, la rivière s’écoule sans reflet et sans éclat, paraphée par l’heure encore bleuie de la nuit. Elle n’est pas encore sortie des limbes mais déjà un concert d’invisibles oiseaux annonce l’incandescence du jour. Les ombres lentement s’effacent dans le décor aquarellé des balsamines et des sureaux, la rivière emmitouflée de verdure attend le jour pour s’habiller des couleurs du temps qu’il fait. Son monde s’accorde avec elle : la grenouille dans les herbes, la libellule dans l’air, le martin-pêcheur sur la branche, le saumon dans les rapides, le brochet embusqué dans les roseaux. Et l’homme sur son chemin, pointant le bout de ses souliers ou levant les yeux au ciel, cherchant ce qu’il ne trouve pas en ville, trouvant ce qu’il ne cherchait pas : son ego dans le courant de la vie.


    Articles de presse

    « Un ouvrage magnifique »… c’est la première expression qui vient à l’esprit de celui qui découvre les quelques 200 pages remarquablement illustrées du livre Rivières de Bretagne dû à la coopération du journaliste Bernard Rio et du photographe Jean-Louis Lemoigne.

    De la Vilaine à l’Aulne, de l’Elorn au Trieux, des rivières impétueuses d »valant des monts d’Arrée aux cours d’eau canalisés par l’homme, c’est toute la richesse et la diversité du réseau hydrographique breton qui se révèle au fil  des pages. L’auteur se fait tantôt géographe, tantôt historien mais il se fait aussi naturaliste et poète… Le promeneur y retrouvera les mystères, le charme et la beauté des chemins qui dissimulent dans l’écrin des vallées ; le botaniste, l’entomologiste, l’ornithologue qui sommeillent au fond de chaque amoureux de la nature sera comblé.

    Fleurs qui s’épanouissent dans le secret des zones humides, insectes dont les ballets intriguent, oiseaux quelquefois à peine entrevus… C’est toute la magie de ce paradis à notre porte qui vient à nous, tant pour la qualité du texte que pour la beauté des images. Le pêcheur bien sûr n’a pas été oublié : l’anguille, la truite et le saumon y sont aussi révélés de manière somptueuse ».

    Jean-Claude Pierre - Rivières de Bretagne - janvier 2006


    « Le livre que Bernard Rio vient de publier magnifiquement illustré par les photos en couleur de Jean-Louis Lemoigne, révèle non seulement un contemplatif mais un observateur curieux et attentif. »La rivière a toujours fait partie de mon paysage, où que j’aille et quoi que je fasse » écrit-il dans l’introduction. Pas étonnant dans ces conditions, qu’il commence son livre par un éloge de la pluie, sans laquelle cours d’eau et rêverie disparaîtraient !

    Autant dire qu’en Bretagne, Bernard Rio est dans son élément. Notre région compte, en effet, rappelle-t-il plus de 500 rivières. Un réseau d’une rare densité, qui s’éten, au total, sur 15 000 km et que la carte publiée au début de l’ouvrage rend tout à fait impressionnant. 

    On l’aura compris : « Rivières de Bretagne » n’eest en rien un livcre scientifique ou technique. L’auteur vagabonde au gré de ses pensées, de ses souvenirs, des légendes attachées à telle ou telle rivière. Il nous livre , ici et là, des anecdotes, des témoignages émanant souvent de pêcheurs, évidemment, ainsi que des réflexions personnelles.

    Mais son observation ne se limite pas seulement à l’eau. Tout ce qui se rattache à la rivière mobilise son regard, à commencer par les animaux, qu’il s’agisse des truites, des anguilles, des saumons ou des brochets, mais aussi les loutres, les castors, les bécassines ou les bergeronnettes. Les végétaux aussi piquent sa curiosité et son attention : les saules, les chênes, les hêtres, les salicornes.

    Bref, cette promenade au fil de l’eau constitue une belle leçon de choses, en même temps qu’un agréable moment de paix » ;

    Yves Loisel - Le Télégramme - 6 novembre 2005


    « Ce n’est pas une encyclopédie mais des impressions que publient les éditions Palantines avec ce magnifique ouvrage Rivières de Bretagne. C’est un cours d’eau de 176 pages, illustré de plus de 200 photographies en couleurs, né de la rencontre entre deux passionnés, professionnels chacun dans leur domaine. Jean-Louis Lemoigne est photographe naturaliste à Quimper. Bernard Rio, journaliste et écrivain, s’intéresse à la nature et au patrimoine, plus particulièrement aux relations que l’homme entretient avec son environnement.

    L’auteur se défend d’avoir voulu faire une encyclopédie, proposant plus exactement des observations de passant, des impressions et des épisodes éparpillés dans le temps et la Bretagne. Le lecteur est ainsi promené au fil de l’eau rapide qui termine sa course dans les bassins, des eaux lentes qui vont à la mer en passant par les zones humides et les marais. Autant de chapitres fort bien illustrés dans cet ouvrage très agréable à feuilleter ».

    Eric Lemarchand - Ouest-France - 28 octobre 2005



  • La Bretagne des chemins creux


    Le chemin de terre est, en Bretagne, la relique d’un paysage au temps paysan. Ces chemins d’un autre âge mériteraient d’être inscrits à l’inventaire des Monuments historiques tant ils illustrent une civilisation balisée de calvaires et de fontaines, de fours et de moulins. Le chemin creux s’est enfoncé dans la terre au fil des siècles. Il s’est étayé de talus maçonnés, s’est coiffé de houx, chênes et châtaigniers. Séculaire, il tomberait en déshérence s’il n’était plus arpenté. En effet, tout chemin est vite oublié s’il cesse d’être parcouru. Au mieux, les ronces barrent le passage tandis que les fougères et les genêts le colonisent. Au, pire, la pelleteuse l’arase pour élargir un champ ou une route. Jadis, la fermeture d’un chemin précédait la mort du village auquel il menait.

    Aujourd’hui, son ouverture, voire sa réouverture, aux marcheurs annonce un regain. Le chemin creux fut d’abord de labeur, mais il fut aussi chemin de pèlerinage, de noces, de contrebande et d’insurrections. Le suivre revient à faire l’école buissonnière, à apprendre l’histoire et la géographie du pays où il sinue. Un vieux chemin creux n’est pas un raccourci mais une liaison vagabonde. Il dédaigne la perpendiculaire et réfrène le pas rapide du voyageur pressé en multipliant les détours et les circonvolutions. En Bretagne, les chemins aventureux n’ont-ils pas précédé les chansons de la geste arthurienne ?

    Editions Sud Ouest 2005   ISBN : 2-87901-633-9


    La Bretagne des chemins creux 

     

     

    Un jour de juin, au détour d’un chemin pentu à Langolen, dans un rai de lumière abrupte, une vipère péliade attendait un campagnol à déjeuner. Un autre jour printanier, marchant vers le Bois-Jahan, à Barbechat c’est une salamandre qui s’apprêtait à surmonter un talus. Chemin faisant la liste des rencontres impromptues est longue, du capucin fébrile au lucane cerf-volant, il y a foule à fréquenter les anciennes voies. J'y bonjoure toujours à l’improviste car aucun rendez-vous n’a raison de mon allure aléatoire. Je ne présume ni de l’importance ni de la nécessité d’un chemin car je ne sais à l’avance ce qu’il me réserve. D’autre part je n’aime ni la moyenne horaire ni la performance kilométrique et il m’arrive souvent de traîner et de me détourner d’une ligne trop droite. La sinuosité pourrait être ma règle de passant dans les creux du paysage. Une règle coutumière dans les chemins d’aventure et d’exception sur les voies ordinaires.

    Le chemin ordinaire ne voit pas où il va quand bien même il annonce ses destinations sur des panneaux à géométrie invariable. C’est le chemin qui aboutit à sa fin, à un nul part institutionnel où il faudrait débarquer puisqu’enfin arrivé. Son objet est de ramener le vagabond dans le monde auquel il aurait tenté de se soustraire. C’est le chemin qui tire un trait de A à Z, linéaire et normalisé, gravillonné et enrobé, le chemin d’exploitation de ceux qui prétendent savoir où ils vont.

    Le chemin aventureux sait où il mène même quand aucune borne ne balise ses carrefours. C’est le chemin qui vire sans cesse, croise et décroise les filets d’eau, s’ébouriffe de scolopendres, se luxure de digitales. C’est le chemin qui va au-delà des apparences et des stationnements finaux. Son objet est la contrebande des âmes. L’emprunter c’est méconnaître son point d’arrivée car chaque pas dévide la quenouille de la vie et chaque instant s’atourne d’une approximative immortalité.

    Il existe ainsi deux sortes de chemin pour marcher. Le chemin ordinaire pour filer droit par temps d’azur et le chemin d’aventure pour se défiler aux quatre saisons, se tordre l’esprit autant que les chevilles, patauger après le passage d’accortes bouseuses, se priver de soleil et oublier le vent pour enfin bailler son droit de passage en jurant que ce n’est plus possible de se fier à une carte innommable.

    Il y a deux chemins celui qui va et celui qui ne va pas, celui qui s’ennuie et celui qui s’enfuit. Pour se perdre en chemin, il ne faut pas faire semblant de marcher. C’est une question d’habitude. Par habitude, j’entends un hasard mâtiné d’instinct un jour où cela se peut que j’aille là où je ne m’y attendais pas et que je me pose ici bas où le bon dieu a permis que j’arrive. C’est simple comme bonjour et mauvais jour, il y a deux sortes de pays, deux sortes de chemins, deux sortes de marches, deux sortes de saisons, deux sortes de sorties mais mille ou une seule chance de se découvrir un instant à mi-voie.

    Pour suivre un chemin d’aventure, je mets un pied devant l’autre et je me laisse le temps de faire mon chemin. Dans notre civilisation de l’autoroute et de la climatisation, j’ai dû apprendre à marcher pour m’en aller dans le monde grouillant et fourmillant. J’ai dû apprivoiser mon pas de marcheur afin d’entendre le pouls du monde où je cheminais.

    La marche peut-elle s’apparenter à une écriture ? Le chemin suivrait-il, serait-il une ligne ? Tandis que j’écris ces mots, mon esprit vagabonde déjà dehors et lorsque je marche ma pensée trotte à vive allure. Toute chose imprévisible que j’entrevois et que je surprends amène une idée et un plaisir tout aussi fugitifs.

    Après que le soleil ait pulvérisé la rosée du matin, après avoir abandonné l’idée que je me faisais de l’itinéraire, il advient qu’une vipère péliade, qu’une salamandre, qu’un lièvre, qu’un lucane, qu’un geai, qu’un écureuil me tirent leur révérence pas plus étonnés que cela de m’apercevoir l’œil rond et la bouche bée au détour du talus moussu. C’est signe que j’ai trouvé ma voie, que je suis au milieu. D’ordinaire les créatures sauvages fuient l’homme. Ce serait donc que je me serais ensauvagé en si bon chemin !

    Libre de passage et perdu pour l’autoroute ! C’est alors que le chemin devient mon livre pratique, ma bibliothèque, mon université. C’est alors que je fête les anniversaires à répétition : le fusain en janvier, l’hépatique en février, le pissenlit en mars, l’ortie blanche en avril, l’iris jaune en mai, la fléole des prés en juin, l’armoise en juillet, la myrtille en août, la vipérine en septembre, la châtaigne en octobre, l’ellébore en novembre, le houx en décembre…

    Les occasions de faire rouler les cailloux entre deux talus ne manquent jamais et la demoiselle quiètement posée sur la queue d’une fougère aigle ne me démentira pas. Le spectacle est immanent au cheminement. Jamais le même, toujours couru. Hier soir, un pigeon a croisé un renard. Il ne reste que les plumes du ramier pour imaginer le dialogue animal au coin du bois. Une bande d’amanites tue-mouche encercle un bouleau, hommage lige des féodaux écarlates au blanc seigneur…

    Il y a ce que je vois, ce que j’entends… Il y a ces odeurs et ces couleurs… Il y a dans les chemins d’aventure le présent tissant, ruisselant, bondissant, chantant, crissant, exaltant et parfois une page qui se tourne, un temps qui reflue, une image qui remonte à la surface, un réveil mystérieux, un frisson dans le dos, une bouffée de papier chiffon, un éclis de lumière qu’un invisible bûcheron a projeté en abattant l’arbre de votre raison déjà vacillante. Une conjonction hasardeuse d’instants et d’éléments exhume une cohorte des mailles de l’histoire. Le marcheur se trouve là et c’est à cause de ses pensées incontrôlables que le spectacle recommence.

    Quel besoin avons-nous de penser en marchant ? Une idée qui vire dans la tête et clip clap action. Cinquante ans, cinq cents ans plus tard, voilà le temps qui décoiffe les errants. Vous êtes là et vous voyez, vous entendez, vous sentez ce que vous n’imagiez plus. Dans cette saignée de terre engoncée dans les chênes et les houx, à Kermané au-dessus de Loc’h d’Auray, j’ouvre les yeux et les oreilles. Les gars de Joseph Cadoudal, d’Yves Le Thiais, de Jean Rohu montent à Lann-er-Rheu. Nous sommes au matin du 21 juin 1815 et les soldats de Napoléon vont connaître leur Waterloo breton. Dans le chemin d’aventure, je suis les traces des chouans et des faulx-saulniers, des pèlerins montois et des jacquets, des noces et des enterrements, des prêtres et des hérétiques, des écoliers et des renards. Tous sont un jour passés par là ! Honoré de Balzac a mis ses pas dans ceux de François-René de Chateaubriand sur les chemins de Marigny, le savait-il… L’a-t-il croisé en rêve sur le chemin de La Gélinais ?

    Inutile d’aller en si bon chemin et de songer à y revenir en se disant que c’est le jour J. Il n’y a pas plus de J que de K. Ce qui est vu aujourd’hui tient du miracle. Et l’éphémère traverse le sentier comme un pic-vert à tire d’aile. Il n’y a pas de bis repetita. Je passe mon chemin et vous laisse le vôtre. Il est l’outil du rêve, la pensée gyrovague.

    La vérité du chemin s’épanouit dans le souvenir. Elle ne se fait valoir qu’au recommencement d’une marche sur un autre chemin perdu, un autre jour inattendu. 

    Il y a deux sortes de chemin mais si d’aventure je ne suis pas d’humeur, je tourne en rond en me disant que ce n’est peut-être pas le jour de pérégriner. Je crains de revenir à mon point de départ sans exclamation, sans interrogation, les souliers à peine poussiéreux, l’esprit raide comme un i, insensible au chant d’un je ne sais quoi d’emplumé, jusqu’à ce que l’égosillement de l’accenteur mouchet atténue la déception. Ce matin-là, je ne vaux pas la peine du vieux chemin, lequel a plus d’honneur que le marcheur dépassé par l’espoir de ce qui ne pouvait être ni perçu ni entraperçu. Il y a deux sortes de chemin, un ordinaire pour se déplacer, un d’aventure pour je ne sais toujours pas quoi ni où et comment ! Les questions gravitent entre deux talus et il me faut aller pour dénicher l’unique réponse à mon brouhaha.



    articles de presse

    « Mélodie des refrains oubliés. Nostalgie des chemins délaissés… Cette vieille rengaine pourrait accompagner les pages de cet album en couleurs. L’auteur, appareil photographique à la main, est allé à la recherche des chemins creux en Bretagne. Et il a fait bonne pêche.

    Abolis par le goudron et l’automobile, les chemins de terre, dans la campagne, se sont peu à peu enfoncés un peu plus dans le sol, la végétation sauvage les a effacés. Mais ils sont toujours là. Il suffit de chercher. Le renouveau de la marche à pied leur apporte une réhabilitation. Inattendue. Méritée.

    Pendant des siècles, juste assez larges pour laisser passer une charrette, ils ont reliés les fermes et les hameaux, réseau parallèle, et souvent secret, aux voies officielles. Il suffit de les retrouver pour dégager le passé de toute la province, à peine masqué par les débordements  du béton. Et comprendre que le temps n’existait pas, n’était pas mesuré par les chronomètres, mais rythmé par les hommes au pas. « Il faut laisser du temps au temps », disait Mazarin.

    Pendant que les tracteurs et les camions couraient sur les grands axes, en un demi-siècle les nimaux sauvages ont fait de tous les chemins délaissés leur abri et leur domaine. Ces marcheurs aventureux qui partent à la découverte de ce silence peuplé, de ce calme protégé contre les décibels, vont devoir mettre la main à la pâte : qui dit piéton dans la campagne, dit défricheur, aujourd’hui. Les arbres  et les landes, les ronces et les fondrières les attendent. Cela peut être une partie de plaisir élémentaire, enrichie par des trouvailles : on datera les reliques en siècles ou en millénaires, beau vertige romantique. »

    Eric Ollivier - Le Figaro - 24 novembre 2005


    « La randonnée est à la mode et Bernard Rio le sait bien, qui a écrit de nombreux ouvrages pour cheminer en Bretagne et ailleurs. Mais ses propres chemins ne sont pas les plus parcourus. Il aime les chemins creux, ceux sans lesquels la Bretagne ne serait pas la Bretagne ! Avant d’autres, il les a patiemment redécouverts. Le chemin creux fut d’abord de labeur mais il fut aussi chemin de pèlerinage, de noces, de contrebande et d’insurrections. Le suivre revient à faire l’école buissonnière, à apprendre l’histoire et la géographie du pays où il sinue. Un chemin creux n’est pas un raccourci mais une liaison vagabonde. Convoquant légendes ou écrivains, faune ou histoire, Bernard Rio se plait  dans cette lente découverte du terroir et du souvenir. Il y trouve la réponse à son « brouhaha » intérieur, la direction à suivre. « Il existe ainsi deux sortes  de chemins pour marcher. La ligne pour filer droit par temps d’azur et le chemin d’aventure pour se défiler aux quatre saisons, se tordre l’esprit autant que les chevilles, patauger après le passage  d’accortes bouseuses, se priver de soleil et oublier le vent  pour enfin bailler son droit de passage en jurant que ce n’est plus possible de se fier à une carte innommable ». Un vrai bonheur de cheminer ainsi. S’il en était besoin, les photographies de l’auteur finissent de convaincre le lecteur de mettre ses pas dans les siens, tout au long de ces vingt-huit escapades aux quatre coins de la Bretagne, de la circumambulation de Samson à Landunvez vers le chemin de l’autre à Saint-Aubin-du-Cormier. De la terre à la mer à Plougrescant jusqu’à la feuille de route à Boussay ».

    Jean-Yves Paumier - Le Nouvel Ouest - Octobre 2005


    « Qui pourrait croire que l’aventure nous attend au détour d’une futaie, le long d’un sentier douanier ou au sortir d’un chemin creux ? Les vingt-huit parcours que Bernard Rio a pratiqués sont de réelles invitations au voyage en Bretagne. A sa suite le lecteur s’y engage et se voit conter l’histoire du lieu, ici la fuite des chouans, là la promenade de Paul Gauguin. L’auteur-photographe tire sa révérence au « peuple de l’herbe’ et salue les habitants des lieux, agriculteur, apiculteur, conteur… Cheminde halage, ancienne voie romaine, sentier côtier, parcours de légendes, route des calvaires… les balades que ce soit à Guérande, Saint-Jean-la-Poterie, sSint-Aubin-du-Cormier ou encore Landunvez donnent aussi matière à des réflexions environnementales, des visites archéologiques, des marches religieuses. A ce guide de promenade poétique est adjointe une carte de Bretagne mentionnant chaque chemin ainsi que les références cartographiques – de quoi battre la campagne très facilement ».

    Gaëlle Poyade  - ArMen - mars 2006


  • Bibliographie

    Bernard Rio est spécialiste du patrimoine de Bretagne.  Auteur d’une trentaine d’ouvrages, et de nombreuses études, il collabore régulièrement avec la presse spécialisée dans les domaines de la nature, des traditions et de l’art de vivre.

     

    Patrimoine 

    Bretagne secrète de A à Z, éditions Le Rocher 2011

    Le Golfe du Morbihan, couleurs locales Rando éditions  2011

    Mystères de Bretagne, éditions Le Télégramme, mars 2009

    Fontaines de Bretagne, éditions Yoran Embanner, décembre 2008

    Avallon et l’Autre Monde, géographie sacrée dans le monde celtique, éditions Yoran Embanner, 2008

    La Chasse en Bretagne, éditions Palantines, 2008

    Pardons de Bretagne, éditions Le Télégramme, 2007

    La Bretagne des chemins creux, Sud-Ouest, 2005

    Rivières de Bretagne, Palantines, 2005

    Veilleurs de mémoire, éditions Siloë, juin 2004

    L’arbre philosophal, L’Age d’Homme, 2001

    Toutes les chasses du pigeon ramier, éditions Gisserot, 2000

    Toutes les chasses du faisan, éditions Gisserot, 2001

    Le Bestiaire celtique, éditions Gisserot, 1999

     

    Randonnées 

    De la Loire à la Gironde, Dakota éditions, mai 2012

    Balades nature, la biodiversité du Mont saint Michel à l’Adour, Randoéditions  2011

    Les sentiers d’Emilie en Bretagne, Rando éditions, 2009

    Le Morbihan à vélo, éditions Sud-Ouest, 2009

    Sur les chemins de légendes, Bretagne Sud, éditions Glénat, 2008

    La Loire-Atlantique à vélo, éditions Sud-Ouest, 2008

    Rando-étapes en Bretagne, Rando éditions, 2007

    Randonnées sur les chemins des Pardons en Bretagne, Rando éditions, 2007

    Chemins de légendes,Bretagne Nord, éditions Glenat, février 2007

    Les sentiers d’Emilie dans le Morbihan, Rando éditions, 2005

    Les sentiers d’Emilie en Loire-Atlantique, Rando éditions, 2005

    Les sentiers d’Emilie en Ille-et-Vilaine, Rando éditions, 2005

    Sentiers douaniers de Bretagne, éditions Glenat, 2005

     

    Art de vivre

    L’eau et la vie, éditions du Dauphin, 2006

    Le saumon, pêche, élevage et gastronomie, éditions du Pécari Atlantica, 2005

    Le miel et l’abeille, éditions du Dauphin, mai 2004

    Petit traité savant du cidre, éditions Equinoxe, mai 2004

    Le cidre, histoire d’une boisson venue du fond des âges, Coop Breizh, 2003

    Le Cidre, éditions Hatier, 1997

    Terroirs de Bretagne, éditions Ouest-France 1996

     

    Tourisme

    La Ria d’Etel, éditions LeTélégramme, mai 2010

    Le château de Craon, éditions Sud-Ouest, mai 2007

    Le golfe du Morbihan, éditions Gisserot, 1999

    L’île de Groix, éditions Gisserot, 1999

    Vannes et le golfe du Morbihan, éditions Gisserot 1994